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« La plaine se révélait peu
à peu plus belle aux yeux de Jean, comme si elle eût retenu ses
charmes pour les seuls initiés. Il fallait longuement la contempler et
vraiment la mériter pour qu’elle se dévoilât. Jean se laissait prendre
peu à peu par la magie de ses grands horizons. Les éclairages en
variaient l’aspect à l’infini. Tout à coup, du fond de la plaine, un
nuage accourait et traversait le ciel, jetant l’ombre dans la lumière.
En se rapprochant, il obscurcissait les premiers plans, tandis qu’un
village lointain, un arbre, une meule sortait de l’ombre, et se
découpait tout dorés sur l’horizon.
« Lorsque Jean, par miracle, était libre, il s’en allait s’étendre
dans les herbes folles qui garnissent les talus de la route de
Chartres à Orléans. Il contemplait tous les détails qui se détachaient
sur le ciel, en plein relief : un moulin à vent, un arbre isolé, un
clocher d’ardoise et, au sommet d’une de ces vastes ondulations qui,
pendant les manœuvres, dissimulent un corps d’armée, l’attelage fumant
de deux chevaux de labour, émergeant du sol comme le char de Neptune
au-dessus des eaux.
[…] « Le
printemps était venu, et la plaine s’était revêtue d’un immense tapis
vert. Les perdreaux s’envolaient par deux. Sur le bord de la route au
milieu des herbes, constamment secouées par le vent de France, la
monnaie du berger et des boutons d’or commençaient à fleurir. Un
émouchet décrivait dans l’air de grands cercles.
[…] « La cathédrale était le
pivot, le centre de ce paysage, où il n’y avait que le ciel et la
terre, la terre et le ciel. Le gai soleil de mai lui donnait un air de
fête dans ses fines dentelles, et le vent du nord apportait le
carillon de ses bourdons, sur les vagues des seigles déjà hauts. Les
cloches de Neuvry leur répondaient de leur voie menue, et leurs sons,
confondus, s’en allaient se perdre, impondérables, au-dessus de la
plaine sans obstacles, avec le bruissement des abeilles butinant dans
les champs de sainfoins en fleur.
« Car, en Beauce, presque tous les jours, le vent souffle, non pas le
vent domestique, coupé par les boqueteaux et les collines mais le
grand vent du large, généreux, sauvage comme la bise marine. » |